Sorcières

Chronique d’un héritage brûlant

gravure par L'Univers de Nuna

À travers les siècles, les visages de la persécution changent,

mais le feu reste le même.
Ce qui brûlait autrefois les corps consume aujourd’hui les esprits, sous d’autres formes, plus subtiles et plus acceptées.

Le documentaire Sorcières : chronique d’un massacre révèle avec une clarté implacable cette continuité : celle d’un pouvoir qui redoute la liberté, surtout lorsqu’elle s’incarne dans le féminin, le différent ou l’indomptable.

De l’Europe du XVIIᵉ siècle aux peuples autochtones d’Amérique, le même réflexe se répète : étouffer ce qui échappe au contrôle.

Les bûchers d’hier et les feux d’aujourd’hui

Ce documentaire  de Marie Thiry, publié sur la chaîne ARTE, fait froid dans le dos.
Il met à nu une évidence que beaucoup préfèrent ignorer : les mécanismes de la persécution n’ont jamais disparu, ils se sont simplement métamorphosés.

Autrefois, c’était la sorcière qu’on traquait — celle qui pensait autrement, celle qui guérissait, celle qui vivait hors des règles des hommes.
La femme libre, trop intelligente, trop indépendante, trop différente.

Aujourd’hui, d’autres visages portent encore ce feu. Ce sont les femmes, les personnes queer, les minorités de genre, les êtres non conformes, les âmes rebelles.
Toujours les mêmes cibles : celles et ceux qui refusent la norme, celleux qui dérangent par leur clarté, leur lucidité ou leur liberté.

Dancing to restore an eclipse moon - 1914 - Edward S. Curtis
Photography of Dancing people to restore an eclipse moon - 1914 - Edward S. Curtis

Les nouveaux visages du bûcher

C’est la même logique, inchangée à travers les siècles : punir celles et ceux qui sortent du cadre, réduire au silence celles et ceux qui refusent la soumission, contrôler les corps, les paroles, les modes d’être.

Le feu des bûchers n’a pas disparu, il s’est déplacé. Il brûle désormais dans le social, dans le symbolique, dans le professionnel, dans le psychologique.
On ne pend plus ni ne brûle les “sorcières”, mais on les isole, on les dénigre, on les fait douter d’elles-mêmes, jusqu’à les consumer de l’intérieur.

La peur du féminin libre

“Au lieu de considérer, simplement, qu’elles ont un autre mode de vie que le sien, il va considérer que tout, dans ce mode de vie, est diabolique.” Nicole Jacques-Lefèvre, historienne de la littérature, à propos de Pierre de Lancre, auteur du Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons, Juge de la foi et bourreau des femmes libres.

L’historien Robert Muchembled rappelle, quant à lui, que la grande chasse aux sorcières n’est pas médiévale,mais moderne.
Entre 1560 et 1720, alors que catholiques et protestants se disputaient l’Europe, on brûlait celles qui échappaient à la tutelle masculine. Des veuves, des femmes ménopausées, des indépendantes — toutes coupables d’exister sans maître.

Et je me dis alors : rien n’a vraiment changé.
Plutôt que de faire face à ses propres émois, à ce qu’il perçoit et à ce qui l’attire chez la femme libre, l’homme préfère souvent l’éradiquer. La réduire, la soumettre, ou la briser, pour ne pas affronter le trouble qu’elle éveille. Car la femme libre n’est pas un danger : elle est un miroir. Celui où l’homme pourrait se reconnaître vulnérable, désarmé devant la beauté d’une force qu’il ne contrôle pas.

Les gardien·nes de l’équilibre : une autre vision du sacré

Dans la plupart des cultures autochtones d’Amérique du Nord,
la “sorcellerie” n’était pas vue comme en Europe.
Il n’existait pas cette opposition entre “Dieu et le Diable”, ni cette volonté d’éradiquer ceux et celles qui détenaient un savoir spirituel ou médicinal.


1 – Avant la colonisation

Chez les peuples autochtones, la relation au monde invisible était intégrée à la vie quotidienne.
Les chamanes, guérisseurs·euses, voyants·es et “rêveurs·euses” faisaient partie intégrante de la communauté. Leurs dons étaient respectés, parfois craints, mais jamais diabolisés.
Le mot “sorcier·e” n’avait pas de sens péjoratif : il désignait plutôt quelqu’un qui savait interagir avec les esprits, les ancêtres ou les forces naturelles.
On parlait de medicine people, de dreamwalkers, ou de keepers of balance — des gardien·nes de l’équilibre.


2 – Avec l’arrivée des colons européens

Tout change.
Les missionnaires chrétiens et les autorités coloniales ont importé leur propre conception du bien et du mal, en assimilant les pratiques spirituelles amérindiennes à de la “sorcellerie diabolique”.
Les rituels chamaniques, les danses, les cérémonies de guérison ont été interdits, et leurs pratiquant·es persécuté·es ou assimilé·es de force.
Certain·es ont été exécuté·es, d’autres enfermés dans des missions ou placés dans des pensionnats religieux pour “extirper la magie païenne”.
C’est à ce moment-là qu’on retrouve une répression similaire à celle des chasses européennes : mais elle vient de l’extérieur, pas de leur culture d’origine.

The offering--San Ildefonso - 1927 - Curtis, Edward S., 1868-1952, photographer
The offering - San Ildefonso - 1927 - Curtis, Edward S., 1868-1952, photographer

Héritage et miroir

Non, les sociétés amérindiennes n’ont pas mené de chasses aux sorcières internes comme l’Europe.
Oui, la colonisation chrétienne a projeté sur elles le même schéma de peur du féminin, du corps, du spirituel libre.

Et beaucoup de femmes autochtones — guérisseuses, sages, chamans — ont été persécutées pour les mêmes raisons : parce qu’elles incarnaient une liberté spirituelle insoumise à la hiérarchie patriarcale occidentale.

Conclusion — Ce feu qui ne s’éteint pas

Le feu des bûchers n’a jamais vraiment cessé de brûler.
Il s’est simplement déplacé dans les plis invisibles de nos sociétés, dans les regards qui jugent, dans les silences qui condamnent, dans les structures qui excluent ce qui ne rentre pas dans la forme.

Mais sous la cendre, la braise persiste.
Elle veille dans chaque être qui refuse la peur, dans celles et ceux qui continuent d’aimer, de créer, de guérir, en dehors des chemins tracés.

Les “sorcières”, les “folles”, les “déviant·es”, toutes ces âmes ont en commun de rappeler au monde qu’il existe d’autres manières de vivre, d’aimer et de croire.
Et tant qu’il restera des voix pour le dire, des mains pour transmettre, et des consciences pour refuser la soumission, le feu ne sera plus celui du châtiment,
mais celui de la lumière.

Références et sources de réflexion

Ouvrages historiques et théoriques

  • Robert Muchembled, La Sorcière au village (XVe–XVIIIe siècle), Gallimard, 1979.

  • Nicole Jacques-Lefèvre, La démonologie au XVIe siècle en France, Champion, 1999.

  • Jules Michelet, La Sorcière, 1862 — œuvre fondatrice, vision romantique et critique de la persécution des femmes.

  • Silvia Federici, Caliban et la sorcière – Femmes, corps et accumulation primitive, Éditions Entremonde, 2014.

  • Mona Chollet, Sorcières : la puissance invaincue des femmes, Zones, 2018.


Études sur les peuples autochtones et la spiritualité

  • Vine Deloria Jr., God Is Red: A Native View of Religion, Fulcrum Publishing, 1973.

  • Paula Gunn Allen, The Sacred Hoop: Recovering the Feminine in American Indian Traditions, Beacon Press, 1986.

  • Black Elk & John G. Neihardt, Black Elk Speaks, University of Nebraska Press, 1932.

  • Joseph Epes Brown, The Sacred Pipe: Black Elk’s Account of the Seven Rites of the Oglala Sioux, University of Oklahoma Press, 1953.


Références visuelles et documentaires

  • Sorcières : chronique d’un massacre, documentaire de Marie Thiry (ARTE, 2025).

  • Edward S. Curtis, The North American Indian (1907–1930), Library of Congress & Northwestern University Digital Collections.

  • Hans Baldung Grien, Witches’ Sabbath (1510), Metropolitan Museum of Art.


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